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UNE ÉTUDE EN ROUGE

  • Photo du rédacteur: Les carnets d'Asclépios
    Les carnets d'Asclépios
  • il y a 2 jours
  • 7 min de lecture

C’est un couple sans histoire dans un petit village franc-comtois. Leur médecin de famille, assurant le suivi depuis des décennies, a décidé de les abandonner. Madame T., ne parvient plus à marcher depuis quelques mois et ne peut donc plus se rendre au cabinet. Alors que le médecin de famille officie dans le même village, il ne daigne pas se déplacer à domicile. Il invite donc le couple octogénaire à trouver un autre praticien. Il se trouve que je viens de m’installer à quelques kilomètres du village. J’ai donc un appel afin de prendre en charge Jeanne et son mari Simon T.

Je me rends pour la première fois dans cette maison à l’entrée du village un jour ensoleillé d’octobre. Monsieur, haut de ses quatre-vingt-quatre ans est encore en excellente forme. Malgré un cœur qui faiblit, il est tout à fait capable de s’occuper du terrain, tailler la haie, rentrer le bois. C’est madame qui pose plus de problème. D’âge égal à son mari, les années ont été plus lourdes à porter. C’est en déambulateur qu’elle se déplace et je constate rapidement qu’elle va me poser plus de difficultés. Elle est avenante, souriante, lui est plus réservé, dans l’observation mais très attentionné envers son épouse. C’est un couple sans histoire, respectueux, sans demande extravagante. Je suis toujours bien accueilli, l’échange est cordial, monsieur veille toujours à me raccompagner à la porte et à me saluer. Des patients comme on en souhaiterait plus.

 

Au cours du premier hivers c’est elle qui me prend du temps. Son état est précaire, je décide donc de passer la voir tous les mois là où je visite son mari tous les trimestres. Madame s’aggrave petit à petit pour qu’elle soit enfin clouée à son fauteuil. Elle présente une fois une infection urinaire, une autre un érysipèle. Enfin, c’est le cœur qui va commencer à tomber en panne. Des œdèmes des jambes, un essoufflement, une fatigue intense. Je vais la tenir tant bien que mal à son domicile pendant des mois jusqu’à ce qu’une anémie s’invite au bal. S’en est trop, je la fais hospitaliser. Pendant son absence, son mari souffre du manque. En soixante ans de vie commune, il ne se sont jamais quitté une journée à une exception près : la guerre d’Algérie. Il est anxieux, ne dort plus et commence à déprimer. Les jours passent et madame reviens enfin. Je suis là pour l’accueillir et assurer le relais de l’hôpital. Il y a encore de nombreuses choses à régler mais force est de constater qu’elle va de mieux en mieux. Je poursuis mes passages mensuels et profite de plus en plus de ce couple attachant. Elle va bien, lui l’a retrouvée et nous pouvons nous asseoir les trois autour de la table pour discuter pendant mes visites. Elle se déplace de mieux en mieux et le sourire reviens dans la maison.

 

Les semaines passent et, alors que je concentre ma vigilance sur Jeanne, c’est Simon qui petit à petit se fatigue.

 

A chaque passage je le vois plus diminué. Au début, les signes sont faibles, on attribue ce « coup de fatigue » à un coup de chaud, des mauvaises nuits, le contrecoup de la mauvaise période de madame. Pourtant, il vient un temps où je dois me rendre à l’évidence, quelque chose se passe.   L’examen ne m’aiguille pas vraiment sur une cause. Je l’interroge et le scrute des pieds à la tête mais à part quelques signes d’insuffisance cardiaque déjà connus, je n’ai pas grand-chose à me mettre sous la dent. Je décide donc de faire ce que tout médecin fait lorsqu’il ne comprend pas, la sacrosainte prise de sang. C’est là que je trouve une piste, un premier indice à mon enquête. Une cytolyse hépatique et une cholestase minime. Les marqueurs ne sont pas très augmentés mais je sais que la recherche doit s’orienter du côté du foie. J’explore donc son ordonnance à la recherche d’un médicament pouvant être coupable mais c’est une fausse piste. Je poursuis mes investigations en reprenant la clinique et rapidement je décide de me pencher sur un autre suspect : son cœur. En effet, lorsque le moteur de la machine humaine décide de tomber en panne, il entraine avec lui tous les autres organes et en tête de liste, le foie.

Bien que le cœur de Simon montre de petit signe de faiblesse, il n’est pas suffisamment atteint pour impacter le viscère brun rouge.

Retour à la case départ. Un monsieur T. qui faiblit et pas la queue d’une piste. Je continue pourtant à chercher. Je demande une échographie du foie qui est normale. Je renouvelle une prise de sang plus précise qui, à part indiquer une aggravation de sa défaillance hépatique, ne m’oriente guère plus. Les semaines passent et je fais du sur place.

Je me décide, devant l’augmentation exponentielle de ses marqueurs, à rédiger un courrier pour l’adresser à un hépatologue. C’est en préparant le dossier et en colligeant les bilans que je m’aperçois d’un oubli. Lorsque de ma formation à l’école, on m’a inculqué des réflexes, des recherches à entreprendre presque sans réfléchir devant une atteinte hépatique. Bien que je connaisse la procédure sur le bout des doigts, j’avoue m’être laissé abuser par l’âge du patient. Je n’ai pas demandé les sérologies virales. La recherche d’une hépatique B, C, d’un virus de l’immunodéficience acquise fait parti du béaba, mais cela n’a pas été réalisé. Je n’y crois pas vraiment mais avant de l’envoyer chez mon confrère, il convient de compléter par cette exploration afin d’éviter de passer pour un touriste. Je suis médecin généraliste, qui plus est, rural, évitons d’ajouter des circonstances aggravantes à mon dossier.

 

Vendredi après-midi, je suis lancé sur les routes pour mes visites. Appel du laboratoire : « -Docteur Arctos ? Docteur Gottfried du labo, je vous appelle concernant les résultats d’analyses de monsieur T. La sérologie pour l’hépatite C est positive, il faudra recontrôler.

-Très bien, c’est noté. Merci beaucoup ».

Une hépatite C découverte chez un patient de plus de quatre-vingt ans au milieu de la Haute-Saône… J’ai du mal à y croire. Mais je suis cartésien, alors je vais éprouver la théorie.

Je demande un contrôle de la sérologie mais également une charge virale. Lorsqu’on recherche un virus dans le sang, en dépistage, on cherche des traces indirectes de son passage, des témoins immunologiques pouvant nous dire qu’un jour, un globule blanc a vu passer le virus. La charge virale vise à chercher directement le virus et à comptabiliser sa charge, c’est-à-dire la quantité de virus présent dans le sang.

La réponse est sans appel, le virus est en quantité très élevée.

 

Il faut savoir que ce virus ne s’attrape pas de mille façons et je ne vois pas comment Monsieur T. a pu le contracter. Il va s’agir de trouver et l’interrogatoire risque d’être difficile.

 

La situation m’obsède depuis quelques jours, comment vais-je aborder la question ? Comment va-t-il réagir ? Vais-je réussir à le confronter ?

Arrive le jour de ma visite. La première difficulté consiste à isoler le patient. Je prends le parti de ne pas tourner autour du pot et demande à le voir seul. Son épouse nous surprend et s’inquiète puisque je les vois habituellement les deux ensembles dans la salle à manger.

Nous nous isolons dans la cuisine.

« Monsieur T, j’ai demandé à vous voir en tête à tête car j’avais besoin de discuter et de vous poser quelques questions délicates. Au cours de mes recherches j’ai découvert un virus qui est la cause de votre fatigue et de votre maladie de foie. Vous avez attrapé une infection qui ne s’attrape que de quelques manières. Je vais donc devoir vous interroger sur des sujets délicats.

-Oui bien sûr.

Je pense avoir la réponse à la première question, mais portez-vous un tatouage ?

-Non.

-Même un petit tatouage oublié, du genre que l’on fait à l’armée ?

-Non.

-Avez-vous déjà été transfusé ?

-Non, je ne crois pas.

Je vois que le visage de monsieur T. n’est pas serein. En même temps qui le serait face à cette intrusion ? Pourtant je poursuis.

-Ma prochaine question est plus sensible mais je me dois de la poser : avez-vous déjà consommé des drogues à l’aide de paille ou de seringue ?

-Non

-Et pour finir, je suis désolé de devoir vous le demander, mais auriez-vous pu avoir des relations sexuelles non protégées avec une autre personne que votre épouse ?

-Non ».

 

Il y a forcément au moins une réponse à ses questions qui est fausse mais alors laquelle ?


Je termine ma visite frustré de ne pas avoir plus de réponse.

La semaine suivante, j’appelle mon collègue, gastro-entérologue à l’hôpital. Il n’y croit pas non plus, un diagnostic d’hépatite C à cet âge, pourtant la biologie ne trompe pas. Il n’a jamais vu. Quoi qu’il en soit il va falloir traiter. Nous initions les thérapeutiques assez rapidement mais il reste à savoir si j’entame les recherches chez madame T.

 

Nouveau passage. J’initie la visite plu simplement. J’examine madame, puis passe à monsieur. Je profite que madame est à l’heure de la sieste pour la laisser somnoler. J’indique à monsieur que je vais devoir lancer des recherches chez sa compagne. A ce moment, je ne sais pas si Monsieur T. a bien pris la mesure du risque mais j’ajoute : « Que m’autorisez-vous a révéler à votre épouse si elle pose des questions ? »

Le regard change, le patient semble avoir des choses à me dire. Il a remarqué que je n‘étais pas dupe des réponses de la dernière fois. Nous trouvons de nouveau à nous isoler. Mais qu’il ait des choses à dire ne sous-entend pas qu’il souhaite me les dire.

Je le réinterroge donc mais en essayant de faire préciser. Après une intervention dans les années soixante-dix, il aurait pu être transfusé mais il n’en est pas certain. Je sens que ce patient est d’une génération où on ne parle pas, on meurt avec ses secrets, mais par chance, il aime sa femme et a bien compris que c’est sa santé qui est en jeu.

Enfin, sa voix change, son regard également, il est empreint de regret, de tristesse et d’une note de honte.

« Vous savez, là où j’étais posté en Algérie, on n’avait pas grand-chose à faire, les journées étaient longues, on ne rentrait pas souvent et on avait besoin de compagnie alors on s’occupait ».  

Voilà, la bombe était lâchée. Je n’avais pas besoin de plus, il l’a compris, nous nous sommes levés et avons rejoint la salle à manger.

 

Dans les suites, j’ai fait faire le bilan à madame T. en expliquant qu’il d’agissait d’une recherche de routine, par chance, il était négatif. Le Dr. Colin me confirma que l’on pouvait être porteur des dizaines d’années de la maladie avant qu’elle ne se déclare vraiment.

 

Monsieur T a été traité, le virus à complètement disparu de son organisme et moi je repasse régulièrement. A ce jour, Monsieur et madame T vont bien et nous n’avons plus jamais abordé le sujet de cette infection qui m’aura donné tant de fil à retordre. Une enquète virale, une étude au tréfond du sang qui renfermait l’héritage d’une vie ancienne, une étude en rouge.





Iconographie: Sherlock Holmes par David Henry Friston et William M. R. Quick




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