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LES CHOSES SIMPLES

  • Photo du rédacteur: Les carnets d'Asclépios
    Les carnets d'Asclépios
  • il y a 6 heures
  • 5 min de lecture


Je dois dire que je n’appréciais pas beaucoup madame U. Ce n’est pas très politiquement correct mais certains patients nous inspirent plus de sympathie que d’autre. Ce qui est intéressant, c’est l’évolution de ce sentiment.

Cette patiente m’inspirait plus de ressentiment que le contraire. Elle a toujours été vindicative s’en prenant à la terre entière. Elle agressait régulièrement mes secrétaires et me prenait à parti en insinuant que je me moquais de son cas et n’en avais rien à faire d’elle. Je lisse ses propos qui, si l’idée est là, étaient formulés plus crûment.

J’ai plusieurs fois essayé de remettre les pendules à l’heure, mais à chaque fois cette impertinente ténacité flirtant avec la grossièreté reprenait le dessus.

En plus de cela, elle est difficile à soigner. Elle se plaint d’un problème mais refuse mes solutions tout en me reprochant de ne pas m’occuper de sa plainte…

Près de trois ans que nous entretenons cette relation conflictuelle. Je ne peux tout de même nier avoir été touché par une souffrance, une brèche qu’elle m’a laissé entrevoir deux fois au détour d’une phrase mais sans jamais me laisser y toucher.

 

Le printemps arrive avec une épidémie de cancers dans ma patientèle. Si vous discutez avec un médecin, il vous parlera un jour de la loi des séries. En garde aux urgences, vous ne voyez pas une colique néphrétique pendant un mois et en une nuit, quatre d’un coup. Vous cherchez l’embolie pulmonaire pendant des jours et voilà trois patients dans la soirée avec la même affection.

Je ne suis pas croyant mais l’association du hasard et des facteurs environnementaux peut parfois être déconcertante.

 

Quoi qu’il en soit, en un mois j’ai dû faire l’annonce d’une récidive de cancer du sein avec des métastases multiples, une découverte de cancer du poumon, un mélanome, un cancer de prostate et un cancer du pancréas.

Lorsque madame U vient me voir pour des douleurs abdominales, j’avoue prescrire une imagerie un peu par dépit. Je n’ai pas vraiment d’argument pouvant m’inquiéter et cette plainte est noyée dans tellement d’autres que je ne suis pas aussi suspicieux que pour ma liste de patient précédents chez qui j’avais senti pour des raisons diverses que quelque chose clochait.

 

Le verdict est pourtant sans appel : tumeur du pancréas. Encore une…

 

Je la confie aux gastro-entérologues et la reçois ensuite pour discuter du futur. Madame U. a encore fait des siennes en s’en prenant aux secrétaires du CHRU puis au miennes.

Comme d’habitude je reviens sur ses frasques, mais cette fois, étant donné le contexte, avec dérision. Malgré mes précautions, elle s’effondre. Elle commence par s’excuser, puis m’explique qu’elle est ainsi. On ne lui a jamais fait de cadeaux alors elle n’en fait plus, elle est dans l’offensive permanente.

Et sans que je ne réponde, elle se lance spontanément dans une description des soixante-dix-huit dernières années.

Premier mari violent, elle se fait cogner pendant des années. Elle parvient enfin à fuir quand la deuxième partie de sa vie d’adulte est détruite pas le drame. Qu’y a-t -il de pire que de perdre un enfant ?

Perdre deux enfants. De ses six descendants, deux se suicident. Elle ne saura jamais pourquoi et s’interroge toujours. Enfin, elle trouve la stabilité avec René. Homme simple, doux, bienveillant, elle est enfin apaisée. Malheureusement, la vie en décide autrement en quittant subitement René. Madame U. se retrouve seule. Seule ? Non, pas tout à fait. Privée de son René, privée de ses deux enfants décédés mais également des quatre autres qui ne viennent jamais la voir, elle transfert tout ce qu’il lui reste d’affection sur Orianne, sa petite chienne. Il y a un an, Orianne rejoint René.

Aujourd’hui, c’est à une femme lasse que j’explique qu’elle est atteinte d’une tumeur du pancréas.

La conversation tourne court. Elle m’indique d’emblée ne pas vouloir de traitement. Elle ne souhaite pas courir les hôpitaux, supporter les voyages, les traitements. Elle n’attend plus rien de la vie, a beaucoup trop souffert, alors à soixante-dix-huit ans, à quoi bon prolonger ?

En moi les idées se bousculent, cette conversation sera décisive pour le cours de son existence.

Je pense que rien n’est plus précieux que la vie d’autant qu’elle est courte et que la vie après la mort est selon moi la plus belle arnaque de l’humanité. Mais en même temps, ma conception personnelle ne comprend pas dans son histoire les violences, la perte de deux enfants, de son amour et de sa petite chienne…

Mon rôle est de m’assurer que son choix est pris en toute connaissance de cause. Nous discutons de ce qui se passera en cas d’absence de traitement, mais également ce qui peu se passer si elle choisit d’être traitée. La conversation est vaine, sa décision est prise. Elle n’est pas fermée à l’échange, qui est même très constructif mais je saisi vite qu’elle ne changera jamais d’avis.

 

Elle m’évoque un seul souhait : après avoir traversé tant de souffrances, elle désire seulement profiter de l’été. « Je veux vivre cet été, voir le ciel et le soleil ».

Voilà à quoi se résume son souhait de fin de vie.

Aucune démesure, pas de folie des grandeurs, un souhait simple, gratuit, quotidien, à portée.

Elle souhaite jouir de ce que nous avons tous sans même en profiter. Combien d’entre nous se lèvent chaque jour en regardant au loin le ciel bleu sur lequel quelques nuages ont été déposés à la pointe d’un pinceau météorologique. Combien d’entre nous respirent l’air chargé d’odeurs de saison ? combien contemplent la mésange qui se pose sur la branche lors du coucher de soleil ?

 

La mort la ramène à l’essentielle, à ce qui est tellement acquis que nous ne le regardons plus. Nous l’oublions car nous avons la possibilité de le voir quand nous le voulons. « Plus tard », « quand j’aurai le temps », « pendant mes vacances », « à la retraite ». Mais quand le temps disparait, quand le futur se confond avec le présent, nous revenons au fondamentaux. Je pense que madame U. a tellement été privée de plaisir qu’elle a puisé dans le simple pour obtenir ce réconfort.

 

Il est vingt et un heures quinze, je lâche le clavier, je m’appuis contre le montant de la baie vitrée et je contemple le ciel d’un soir de juin. Tout est calme, l’air s’adoucie, je profite de ce plaisir simple, parce que la vie est courte.


Là, seul avec moi-même, je me plais à penser qu’enfin, avec madame U., nous regardons dans la même direction.





Iconographie: Champ de blé sous des nuages d'orage par Vincent Van Gogh




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