LES DEUX CORPS DU ROI


Madame Q.
Je suis cette patiente depuis deux ans. Il s’agit d’une bourgeoise, toujours très bien vêtue, mariée à un riche industriel de la région. J’ai toujours perçu une faille profonde en elle, mais sans jamais en déceler l’origine.
Aujourd’hui, elle vient seule. Accoutumée à la voir accompagnée de son mari qui prend énormément de place, elle semble aujourd’hui libre de toute parole. C’est alors qu’elle en profite pour me brosser un bref descriptif de sa vie.
Élevée chez les sœurs, elle se trouve touchée par une épidémie de méningite qui sévit dans le dortoir. Ses deux voisines meurent, elle s’en sort. Elle a treize ans.
Plus tard, elle est violée par une personne proche de la famille. Elle a seize ans.
Elle rencontre un homme qui la déflore. Le lendemain, elle l’accompagne à la gare. Il positionne une lame dans le creux de ses côtes, l’oblige à la suivre dans le train, l’emmène et la séquestre une semaine dans un appartement parisien. Elle a vingt et un ans.
Elle se met en couple, il utilise son nom pour monter une chaîne de vêtements. Il ne paie pas les fournisseurs, vole dans la caisse, flirte avec toutes les vendeuses et coule l’affaire. Elle aimait ce travail, mais perd tout. Elle a quarante-six ans.
Elle rencontre son mari actuel, il n’est pas violent, ne la viole pas, ne la séquestre pas, il lui offre une vie de luxe mais ne s’occupe réellement que d’une chose : son entreprise. Histoire en cours. Elle aimerait enfin avoir « une fin de vie calme ». Elle a soixante-dix-huit ans.
On ne résume pas une vie en quelques lignes, mais nul doute que cette existence est gâchée.
Si le récit de sa vie s’est fait succinctement, de tous ses malheurs, il n’y a pourtant qu’un épisode, un bref échange, un regard dont elle tient vraiment à me parler.
Elle revient sur l’épisode du viol.
Elle séjourne chez sa tante. Alors qu’elle se trouve seule, un homme dont elle tait l’identité (on notera que même soixante ans plus tard, elle protège encore son agresseur), cet homme donc, abuse d’elle. Il abuse de sa confiance, de sa naïveté, de sa jeunesse, de son infériorité physique et lui vole sa virginité. Retrouvée prostrée dans une chambre, sa tante l’emmène chez le médecin du village. Celui-ci n’a pas le temps ni l’envie d’entendre les doléances. Il lui « met un comprimé dans la bouche » pour la calmer et la raccompagne à la porte. La tante ne souhaite pas en rester là, elle prend sa nièce sous le bras et se rend aux urgences. C’est ici que ma patiente insiste sur ce qu’elle a ressenti. Alors qu’elle exprime l’innommable, qu’elle confie l’horreur à l’Homme de Médecine, elle se sent jugée. Le médecin ne dit mot, ne l’examine pas, mais elle sent dans le regard de ce dernier qu’elle porte la responsabilité de son sort. Elle insiste sur ce regard « qui voulait tout dire ».
Ensuite, elle repart. Sur la route de chez elle, elle sent un liquide chaud le long de sa cuisse : elle saigne. « Il m’avait déchirée », me lance-t-elle. La jeune madame Q. n’a pas le cœur de se rendre chez elle par peur de croiser son père qui pourrait apprendre ce qui s’est passé. Elle se rend donc directement chez son médecin de famille. Après ce parcours, elle se sent enfin écoutée, prise en charge, en sécurité. « Tu permets que j’appelle ta maman ? » L’enfant accepte, la maman arrive rapidement. « Cette petite a été violée », dit le médecin, « il va falloir s’occuper d’elle ».
Ce qui cristallise tout son discours, c’est le regard de ce médecin hospitalier. Je ne cesse de penser à ce que nous dégageons, nous autres professionnels de santé. Je n’étais pas présent, je ne sais pas si le confrère de l’époque fut grossier, indélicat ou seulement maladroit. La patiente a-t-elle mal interprété ?
Mais la question est celle-ci : sommes-nous responsables de ce que perçoit le patient ?
À l’impossible nul n’est tenu, certes, mais tout de même, notre rôle est trop important. Notre responsabilité : immense.
Notre probité se doit d’être à la hauteur des enjeux : absolue. On oublie trop la place que nous devons prendre et nous luttons pour nous dépêtrer de ce statut si difficile à porter qu’est le nôtre. Mais c’est bien ça, être médecin. Ce n’est pas seulement engranger pléiade de connaissances, poser des diagnostics et proposer des lignes de traitement, c’est surtout écouter, entendre, faire comprendre. La preuve est là, devant mes yeux. Nous pouvons, par un simple regard, imprimer dans le cœur d’une enfant la culpabilité de celle qui aurait dû être protégée. Un médecin doit s’obliger, doit être conscient de ce qu’il peut dégager par ses gestes, ses paroles, ses silences, ses expressions, ses regards.
La mode actuelle tend à déresponsabiliser les médecins. On demande à la profession de devenir prestataire de santé comme n’importe quelle autre. Le mouvement poussant, à raison, à faire disparaître le côté paternaliste du médecin d’autrefois, semble avoir extrait en même temps cette dimension spirituelle, cette autorité morale consubstantielle à la pratique. Cette pratique qui touche à l’intime, au corps et à l’âme et donc aux horreurs perpétrées par notre espèce.
Pouvons-nous être parfait ? Non.
Mais il n’y a de bon professionnel que celui qui s’évertue à tendre vers ce rôle, celui du Médecin.
Lorsque nous entrons dans notre rôle, nous ne sommes plus cette personne physique, nous devenons bien plus que cela, nous sommes l’incarnation d’un savoir, d’un recours, une oreille, un pouvoir.
Il y a le roi et le corps du roi.
Iconographie: Pumpkin par Yayoi Kusama




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